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Mise à jour
10 juin 2007
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Enquête : Le tunnel le plus cher de France
LE MONDE | 18.05.06 | 14h24 • Mis à jour le 18.05.06 | 14h24
Un milliard d'euros pour 1,4 km de bitume, qui dit mieux ? Nicolas Sarkozy
veut creuser à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), la ville dont
il fut maire jusqu'en 2002, le tunnel le plus cher de France.
L'ouvrage est officiellement estimé à 750 millions d'euros.
Il pourrait avoisiner 1 milliard, compte tenu des aménagements
qu'il suppose : trois fois le viaduc de Millau, trois fois le futur tramway
de Paris, long de 8 km, autant que les crédits routiers investis
par l'Etat et la région en Ile-de-France entre 2000 et 2006. "Exorbitant
!", lâche le directeur départemental de l'équipement
du "92". "Monstrueux !", admet, bien qu'ardent avocat
du projet, le maire (UMP) de Neuilly, Louis-Charles Bary. Les travaux
commenceraient en 2010. Fin du chantier prévue en 2013.
Dominique Perben, ministre des transports, devrait donner son feu vert
- ou rouge - en octobre. Il se prononcera sur la base d'un rapport que
doit lui remettre en juillet la commission particulière du débat
public (CPDP), qui a achevé ses travaux jeudi 11 mai.
Ouvrant, le 22 février, devant 300 personnes, au Théâtre
de Neuilly, la première séance de la commission, le ministre
de l'intérieur soupirait : "On présente souvent Neuilly
comme privilégiée..." Mais une horde de 160 000 automobiles
déferle chaque jour sur l'axe central de la commune, presque autant
que sur le périphérique, deux fois plus que sur les Champs-Elysées.
"Il n'y a pas une ville qui soit traversée par un tel flux,
avec un tel bruit, une telle pollution de l'air !", a poursuivi M.
Sarkozy.
La direction départementale de l'équipement (DDE) planche
donc depuis des années sur un double tunnel de deux fois trois
voies pour enterrer les voitures entre la porte Maillot et le pont de
la Défense. "L'Etat, sous la gauche, l'a toujours rejeté.
La droite n'a jamais osé le faire parce que c'est à Neuilly",
déplore Roger Francey, président de l'Association Maillot-Sablons-Madrid,
qui milite depuis 1998 pour l'ouvrage. "La RN 13 relie Paris à
la Normandie, à l'ouest de l'Ile-de-France et au plus grand centre
d'affaires européen : la Défense. C'est donc un projet stratégique
national", a plaidé M. Sarkozy le 22 février.
Tout au long des débats, les promoteurs du projet - Neuilly et
la DDE - ont défendu les vertus de l'ouvrage pour la circulation
et la pollution. Non sans mal. Après avoir indiqué que le
tunnel ferait gagner entre "30 secondes et une minute" grâce
à la suppression des feux rouges, Jean Guillot, directeur de la
DDE, a admis, le 7 mars, que "ce tunnel ne va pas assurer la fluidité
du trafic dans l'Ouest parisien" : "Il faut dire les choses
comme elles sont. Ce n'est pas un projet routier au sens classique du
terme, où on a décidé de faire gagner du temps aux
gens. Ce n'est pas son objectif principal." Quant aux effets du tunnel
sur la pollution, il "aura quelques petites incidences sur la qualité
de l'air, très petites", a ajouté M. Guillot.
Une poignée de retraités se réclamant de l'Association
Maillot-Champerret a porté le fer contre les "dangers potentiels
d'un tunnel urbain". Les Verts du "92", avec la Fédération
nationale des associations des usagers des transports, ont fait valoir
qu'un simple tunnel à deux voies coûterait "moitié
moins cher" et serait suffisant, sachant que le trafic routier devrait
diminuer dans les années à venir, grâce à l'offre
de bus et de métro. "Ne prenons pas le risque d'un plus petit
tunnel pour se retrouver à l'arrivée avec des bouchons",
a répondu le maire.
Qui va payer ? M. Sarkozy a toujours fait preuve de persuasion et d'imagination
sur ce dossier. En 1992, profitant du projet de la RATP de prolonger le
métro en surface à Neuilly, il obtient qu'elle finance à
75 % la mise en souterrain de 400 premiers mètres de l'avenue.
En février 2001, raconte Jean-Paul Huchon, président (PS)
de la région Ile-de-France, "j'ai vu débarquer Sarko
dans mon bureau. Sarko me dit : "Si tu ne finances pas les études
pour le tunnel, je te fais sauter ton accord avec l'Etat sur le contrat
de plan"" : 12,2 millions d'euros ont été inscrits
au contrat Etat-région (2000-2006) pour les études et premiers
travaux, la moitié à la charge de la région.
Aujourd'hui, M. Sarkozy hésite sur les scénarios. (Sollicité
par Le Monde, son cabinet au conseil général des Hauts-de-Seine,
qu'il préside, a jugé prématuré pour M. Sarkozy
de répondre aux questions sur le financement du projet.) Un "partenariat
public-privé" (PPP) ? Pourquoi pas ? Une entreprise de BTP
réaliserait le tunnel à la place de l'Etat. A charge pour
ce dernier, avec la région et le département, de verser
un "loyer", pendant une trentaine d'années, au maître
d'ouvrage privé.
La formule rendrait la dépense publique plus indolore, puisque
la facture serait étalée dans le temps. Mais en apparence
seulement. L'ouvrage pourrait coûter plus cher au final, compte
tenu des emprunts bancaires de l'entreprise, qui les feraient supporter
à l'Etat. "Le PPP est une bombe à retardement pour
les finances publiques", dit-on au cabinet de M. Huchon.
Un financier potentiel s'est mis sur les rangs : l'Etablissement public
d'aménagement de la Défense (EPAD), que préside Nicolas
Sarkozy. Son directeur général, Bernard Bled, affirme au
Monde : "L'EPAD pourrait parfaitement mettre 500 millions d'euros
sur la table." A condition d'avoir eu le feu vert de l'Etat, qu'il
attend toujours, pour avoir le droit de bâtir 800 000 nouveaux mètres
carrés à la Défense. "Les recettes des nouvelles
tours de la Défense permettraient de financer le projet de la RN13",
calcule M. Bled.
Le conseil général est aussi prêt à s'engager.
Mais il ne sera pas le principal sponsor financier. La RN13 est restée
dans le giron de l'Etat contrairement à d'autres routes "stratégiques"
d'Ile-de-France confiées aux départements en 2006. Le maire
de Neuilly, qui répugne à augmenter les impôts, n'entend
pas, pour sa part, financer le tunnel. "La majorité des usagers
de l'avenue sont des Parisiens ou des Franciliens. C'est à l'Etat,
à la région et au département de payer", plaide-t-il.
Soucieux de nationaliser ou de régionaliser les dépenses,
M. Bary entend "localiser" les recettes. Pour l'aménagement
de la surface, la ville engagerait entre 50 millions et 75 millions d'euros.
Situés dans le prolongement de l'axe "historique" des
Champs-Elysées, les 6 hectares de l'avenue, en grande partie inconstructibles,
deviendraient une fastueuse esplanade bordée d'arbres et engazonnée
avec des commerces, des parkings, des salles de spectacles en sous-sol...
Neuilly a sollicité deux cabinets d'architectes pour plancher sur
un projet. "Sans que nous l'ayons demandé", insiste M.
Bary, l'étude Natale-Vasconi propose d'édifier deux grandes
tours au pont de la Défense, sur plus de 100 000 mètres
carrés. Elles "marqueraient l'entrée de la commune",
explique l'architecte Claude Vasconi, et "permettraient à
la Défense de traverser la Seine".
Les deux tours pourraient rapporter jusqu'à 215 millions d'euros
au titre des taxes versées à la Ville par leur promoteur
pour les immeubles de grande hauteur, selon une étude de la DDE,
et 2,9 millions d'euros de taxe professionnelle, à condition de
n'abriter que des bureaux.
Béatrice Jérôme
Paul Chemetov, architecte, et Alain Bourdin, sociologue, urbaniste, directeur
de l'Institut français d'urbanisme (Paris-VIII), évaluent
les conséquences du projet de tunnel à Neuilly.
Engager 1 milliard d'euros pour faciliter l'accès à la Défense
et améliorer une liaison Paris-banlieue, est-ce choquant ?
Paul Chemetov : Nous vivons dans une métropole de rang mondial.
La question qu'on doit se poser, c'est comment faciliter la vie à
l'intérieur de cet espace ? Quand on a 1 milliard à mettre
sur la table, il faut se demander où l'investir pour savoir comment
en faire un levier pour toute la métropole. L'étude et l'amélioration
du maillage des transports collectifs doivent être un préalable
à toute décision. Se pose aussi la question de l'arbitrage
financier. Or, de manière générale, les crédits
routiers sont toujours plus abondants que l'enveloppe consacrée
aux transports collectifs. Il suffit d'emprunter le périphérique
parisien et les autoroutes qui convergent sur la capitale tous les matins
pour s'en persuader ! On a envie de fredonner : "Est-ce ainsi que
les hommes vivent ?"
Alain Bourdin : Je suis toujours très effrayé quand on
concentre la réflexion sur un équipement, alors que le problème,
c'est d'organiser la mobilité à l'échelle d'un territoire.
L'Ile-de-France a un vrai déficit de pensée globale ! Elle
a un gros retard sur de grandes villes comme Bordeaux ou Lyon, qui pensent
à l'échelle de l'agglomération. Cette même
logique autocentrée se retrouve dans la politique de circulation
de Paris, qui obéit d'abord à un souci de réduire
les voitures à Paris sans associer suffisamment les autres communes.
C'est un travers lié au Meccano institutionnel et politique particulier
à l'Ile-de-France.
Un tunnel accroît-il la circulation automobile ?
P. C. : Les tunnels sont des tubes, ils aspirent. Par commodité,
les gens seront amenés à prendre leur voiture s'ils savent
qu'il y a un tunnel où l'on circule sans feu rouge. La porte Maillot,
qui est déjà un échangeur routier, risque de se transformer
en échangeur autoroutier.
A. B. : Un tunnel n'est pas un bien ou un mal en soi. Tout dépend
du rôle qu'on veut lui faire jouer ; si le tunnel est conçu
pour susciter davantage de circulation ou s'il est censé rendre
service à ceux qui de toute façon auraient pris leur voiture.
C'est une illusion de penser qu'on va concentrer toute la circulation
dans un même tube et régler ainsi tous les problèmes.
Un gros tunnel ne dispense pas de penser à tous les autres modes
de transport. On sait que les micro-trajets ou que les micro-solutions
nouvelles en termes de transports ont une importance très grande
sur l'ensemble de la mobilité. La voiture, le métro, le
bus, les vélos : tout se tient.
Propos recueillis par Béatrice Jérôme
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